samedi 1 novembre 2014

Petit frère


Du haut de mes cinq ans, je veille sur maman, depuis qu’elle m’a appris que tu allais venir. Elle m’a tout expliqué, j’ai vu son ventre grossir, la dernière fois, il était si gros, j’ai cru qu’il allait éclater ! ça m’a fait peur pour elle !
Comme je suis une grande fille, maman a dit ça, je vais pouvoir beaucoup l’aider quand tu seras né. D’ailleurs je l’ai déjà fait, puisque nous avons appris ensemble la respiration du petit chien, pour qu’elle n’ait pas mal quand tu vas sortir. Allongées par terre côte à côte, nous nous sommes préparées comme il faut et nous sommes prêtes.
Ton berceau est dans la chambre de papa et maman, tout rose. Il paraît que tu pourrais être une fille, mais moi je pense que tu seras un garçon, d’ailleurs je sais déjà comment tu vas t’appeler.
Maman est partie à la clinique parce que tu es mûr. Elle va revenir avec toi. Mais elle m’a dit que tu allais pleurer tout le temps, ça, ce n’est pas drôle ! Ah, voilà papa !
Papa, sans rien dire, me tend un petit carton où maman a écrit quelque chose pour moi, de sa grosse écriture ronde que je sais lire, pas l’autre, toute compliquée, comme des fils entortillés. Celle-là, je ne peux pas la lire. Tu es né, tu es un beau garçon, ça, j’en étais sûre, tu es rose et dodu, mais tu es … je continue de l’autre côté du carton, m o r t. Mort. Je relis, je relis, c’est bien ça qui est écrit. Je n’arrive pas à lire ce qui est écrit après, ça n’a plus de sens.

Le mot est là, énorme. Mort, ça veut dire que maman ne va pas te ramener à la maison, que je ne pourrai pas jouer avec toi, que, que … Mort, ça veut dire que quelque chose s’est mal passé, mais quoi ? Qui a fait ça ? Mamé, papa, maman, moi ? Moi ? Parce que je n’avais pas vraiment envie que tu arrives ? Parce que je n’avais pas envie de tout partager ? Parce que je voyais qu’ils étaient tous excités par ton arrivée prochaine, comme si moi, je ne comptais plus ? Que comme une gentille grande sœur, une petite maman pour toi ? J’allais parfois étrangler Nounours un grand coup, pour la peine ! Et voilà que le cordon t’a étranglé, toi !
Est-ce que, moi, je pourrai avoir un petit frère quand je serai grande, enfin, je veux dire, un bébé ? Ou bien est-ce que je serai punie, condamnée, de ma très grande faute de t’avoir tué ?
Plus personne, à la maison, ne parlera de ça. Depuis, le soleil me brûle les yeux, je suis obligée de mettre ma main devant. Dans quelques années, maman me fera faire une belle robe rose avec le tissu de ton berceau.