jeudi 1 mars 2012

Plusieurs lectures du Comte de Monte Cristo d'Alexandre Dumas

Première lecture
L'histoire, en quelques mots, est la suivante : Edmond Dantès, 20 ans, amoureux et en pleine ascension sociale, la vie devant lui, est trahi par un rival en amour. Ce rival est aidé par d'autres, qui eux ont des intérêts professionnels, financiers, politiques à lui faire du tort. Il est jeté dans un cachot, où il craint de devenir fou. Aidé par un autre prisonnier, l'abbé Faria, il s'évade vers 40 ans, devient richissime et se venge de tous ceux qui lui ont fait du tort. Il retrouve enfin la paix ... et l'amour. C'est simple, comme un roman de Dumas !
Deuxième lecture
Devenu "réellement" fou dans son cachot, il délire. Dans ce délire, il imagine alors l'abbé Faria, avec lequel il entretient un dialogue qui le maintient en vie. L'évasion du cachot, virtuelle dans cette lecture, n'est qu'une façon de supporter sa condition. Il délire alors sa vie de Comte de Monte Cristo, il se rêve une vie où il peut devenir richissime, trucider tous les méchants et rencontrer la belle princesse Haydée.
Nous en faisons tous plus ou moins autant, lorsque notre vie ne nous apporte pas les satisfactions auxquelles nous aspirons.
Troisième lecture
L'histoire est globalement la métaphore d'un parcours qu'on peut appeler "travail sur soi", que d'autres appelleront psychothérapie ... Edmond Dantès, 20 ans, la vie devant lui, est en même temps aux prises avec son inconscient. Comme on est dans un roman, l'inconscient est transformé en personnages, qui ont noms Caderousse, Danglars, Fernand et de Villefort. Envie, désir, jalousie, haine et intérêt les animent.
En face, nous avons Edmond Dantès, bon fils, fidèle collaborateur d'un entrepreneur exemplaire, amoureux de Mercedes qui sera une bonne épouse, dont il sera un bon mari, avec qui il aura beaucoup d'enfants qu'il élèvera en bon père de famille.
D'un côté les bons, de l'autre les méchants. C'est simple comme un roman ...
Sauf que nous sommes tous bons et tendres, fidèles, généreux, amoureux, mais aussi haineux, retors, envieux, jaloux, intéressés ... Agités de mouvements contradictoires, nous avons parfois du mal à savoir qui nous sommes réellement.  
Voilà Edmond Dantès au cachot, avec aucun espoir d'en sortir. De quoi est-il donc coupable ? Il ne le sait pas, il ne comprend pas. Il devient presque fou de colère et de désespoir, lui, tout en muscles et sans éducation ni culture. Il n'est plus que le numéro 34, a perdu tous repères, est dans une solitude absolue. Il veut mourir.
N'avons-nous pas parfois cette idée, quand nous souffrons trop, quand nous nous heurtons à tout dans notre vie, que tout nous agresse ou nous échappe, que toutes les portes se sont fermées une à une ? Nous nous sentons parfois coupable, mais sans parvenir à comprendre de quoi.
Notre prisonnier reprend goût à la vie en entendant le bruit que fait un autre prisonnier qui creuse le mur pour essayer de s'évader. C'est l'abbé Faria. Agé, doué d'une culture immense, faible physiquement, il se présente comme l'opposé de Dantès. Il va aider celui-ci à décrypter les raisons de son emprisonnement. "A qui votre disparition pouvait-elle être utile ?" Dantès raconte les quelques heures où sa vie a basculé, l'abbé Faria questionne, fait préciser, et progressivement tout s'éclaire, les évènements prennent un sens que Dantès, seul,  n'avait pu découvrir. Il va vivre ce décryptage comme des révélations successives et prendre conscience des causes des catastrophes de sa vie.
C'est souvent ainsi que peut se faire le travail avec un psy : vous connaissez votre histoire, vous êtes le seul à l'avoir vécue, à avoir ressenti ces émotions, ces traumatismes ... Mais seul, vous tournez en rond avec votre propre histoire, sans parvenir à trouver un sens à vos échecs, à vos erreurs, à vos souffrances. Et du coup, votre vie n'a pas de sens. Le psy est là pour vous écouter raconter et vous orienter par ses questions vers un peu plus de clarté.
L'abbé Faria meurt ensuite, après avoir "légué" à Dantès d'une part la compréhension de son histoire personnelle, d'autre part son immense culture et une fortune gigantesque, cachée dans l'île de Monte Cristo.
Qu'est-ce que cette immense fortune, sinon la liberté de construire notre vie en sortant de l'ornière de notre histoire familiale, avec ses petits et grands secrets, ses coups tordus, ces blessures que nous portons tous et l'intense sentiment de culpabilité ou l'intense angoisse que tout cela nous a laissé ? Culpabilité et angoisse qui nous amènent à gaspiller les opportunités et nos talents.
Pour aller plus loin dans la métaphore, l'abbé Faria donne littéralement la vie à Dantès, puisque, l'abbé étant mort, Dantès prend sa place dans le linceul et est jeté à la mer, ce qui lui permet de s'évader. Cette longue période dans les boyaux de la prison est donc bien une longue gestation. Lorsqu'il est jeté à la mer, Dantès pousse un cri, autre similitude avec la naissance.
Le travail sur soi, qui est parfois décrié parce que long, est bien une deuxième gestation, une deuxième chance, qui permet de rejouer ce qui a mal fonctionné dans les débuts de la vie.
A titre de curiosité, il se trouve que l'abbé Faria a bien existé, et a travaillé sur l'hypnose, avant Charcot et Freud. On trouvera quelques précisions en suivant ce lien : Jose_Custodio_da_Faria.
Quatrième lecture (le 13 mai 2012)
Il y a deux figures féminines essentielles dans ce livre : Mercedes, la première femme de la vie de Dantès, et Haydée, qui devient la femme du Comte de Monte Cristo à la fin du livre. Au début du roman, Dantès est naïf, candide, ingénu, comme un enfant qui vient de naître. Et Mercedes le trahit. C'est simple comme un roman de gare !
Qu'est-ce que la première femme de notre vie, à tous autant que nous sommes (hommes ou femmes), si ce n'est notre mère ... Et ne nous a-t-elle pas trahis, puisque jamais totalement à nous, mais à partager avec notre père et ces intrus insupportables, nos frères et soeurs ... Et pour ceux qui malheureusement pour eux, ont eu leur mère entièrement à eux dans une relation fusionnelle, ne les a-t-elle pas encore plus trahis de ne pas leur avoir offert leur liberté ?
Il faudra à Dantès un long travail sur lui-même, et un passage par l'acceptation de la séparation et de la mort, pour être capable d'assumer une relation avec Haydée.
A suivre ...